dimanche 13 juin 2010

Du sang sur les pavés



Samedi 22 mai 2010. J'arrivai vers 19h30 non loin de la Place de Clichy dans l'immeuble où réside mon ami Fred. Il avait depuis un certain temps sympathisé avec ses voisins, et j'avais rendez-vous chez Eric, où j'ai également rencontré Chris, un de ses amis, ainsi que JC, un autre voisin.

JC, 41 ans, était le plus âgé d'entre nous, et un ancien de la Légion. Il souffrait depuis trois semaines d'une blessure apparemment sérieuse au genou mais n'était jamais allé se faire opérer.
Comme il faisait beau temps, mes quatre compatriotes avaient décidé de prendre trois guitares et d'aller jouer sur les quais de l'île Saint Louis. Nous sommes donc partis assez rapidement, et JC, fatigué de devoir marcher avec son attelle et sa béquille, n'a pas souhaité les emporter.

C'était une mauvaise décision : déjà dans le métro plein à craquer, je pouvais constater que JC se mouvait avec difficulté, et semblait avoir un mal de chien.
Il avait dans son sac du matériel de dessin (pastels, fusain, etc.) et, étant donné que comme moi il ne jouait pas de guitare, paraissait content de trouver un camarade d'occupation.

Nous sommes arrivés sur le quai d'Orléans, et avons un peu dessiné, pendant que les trois autres jouaient de leurs instruments. Eric est parti assez vite rejoindre d'autres amis. Chris et Fred continuèrent à jouer, pendant que JC et moi-même dessinions. Nous avions quelques bières et une bouteille de whisky.

JC semblait souffrir le martyre, et était obligé de s'allonger de temps à autres pour calmer la douleur, qui ne semblait pas s'estomper malgré le whisky.
L'alcool aidant, nous commencions à un peu faire les crétins, criant aux bateaux-mouches. JC poussait des cris à mi-chemin entre une sirène gutturale et un loup-garou. Un bruit très particulier, et qui créait une réaction amusée chez les groupes de voisins. Ce qui encouragea JC à reproduire son cri plus que de raison.

Inévitablement, à force de jouer les hurleurs, JC s'est attiré les railleries d'un gars qui se trouvait avec deux filles non loin nous. Un peu plus tard, JC a failli se battre avec lui, mais ce n'était pas du sérieux, et tout est rentré dans l'ordre après que je sois intervenu pour arrêter la dispute. Encore un peu plus tard, nous avons même sympathisé avec le groupe, qui est parti à une soirée au bout d'un moment. Les deux filles étaient gentilles, mais je tiens à préciser que le type était un connard.

Je ne suis pas très sûr du déroulement des événements, mais je crois que la suite s'est passée ainsi : JC est allé pisser dans une ruelle, après nous avoir demandé plusieurs fois si l'un de nous voulait y aller aussi. Comme ce n'était pas le cas, il est parti tout seul, en boitant.
Pendant ce temps, nous avons décidé d'aller à un autre endroit, quelques mètres plus loin. Là, nous avons rencontré un groupe de gens très sympathiques, qui aussitôt nous offrirent des verres.

C'est quelques minutes plus tard que nous entendîmes un gros BOUM sourd. Juste à-côté de nous, quelqu'un était tombé face contre terre sur les pavés, depuis le parapet qui nous surplombait. Une chute d'environ cinq mètres. Tout le monde s'est rapproché, et malgré le faible éclairage, nous pouvions très bien distinguer le filet de sang sombre qui s'échappait de la tête et formait une petite flaque.

Quelqu'un à aussitôt appelé le Samu. Je suis monté avec lui au niveau de la rue pour leur signaler notre position. Là, j'ai demandé à deux types accoudés au parapet s'ils avaient été témoins de l'accident. Ils avaient effectivement vu une personne arriver en titubant, et passer par-dessus bord. Je n'ai pas pensé à demander plus de précisions, car les pompiers et la police sont arrivés. Nous les avons conduits au blessé, et les policiers se sont mis à questionner les témoins. C'est en écoutant Fred parler à l'un d'eux que j'ai réalisé le pire : la victime n'était autre que JC, que je n'avais pas reconnu. Le drame avait soudain pris une tout autre proportion.

Tout le monde a été évacué, sauf Fred, Chris et moi-même. Après un certain temps, JC a été emporté sur une civière, avec un appareil pour respirer et tout le barda. Je n'osais pas trop regarder car il avait l'air mal en point, et encore c'est un euphémisme.

Les policiers sont arrivés à la conclusion rapide que JC, cherchant à nous repérer, était tombé du haut du parapet. Sur le coup, je n'étais pas satisfait par cette théorie, mais s'il est exact que nous sommes allés voir l'autre groupe de personnes au moment où JC n'était pas présent, cela me semble finalement assez réaliste. Ajoutons à cela le whisky et la blessure au genou, et la conclusion est crédible. Autre détail : un témoin l'aurait vu tomber et percuter une barre de fer qui était plantée dans la paroi, avant de toucher le sol.

Il était alors temps d'aller au commissariat. Fred et Chris sont montés dans la voiture de la PJ, pendant que j'embarquai avec deux membres de la police régulière. Le chef était vaguement antipathique, et avait déjà eu sur le lieu de l'accident des remarques désobligeantes à notre égard, disant que nous puions l'alcool.
Dans la voiture, voici ce qu'il m'a dit : «Ne le dites pas tout-de-suite aux autres, mais votre ami, il est foutu, il va y passer.» Charmant! Je me sentais encore moins bien, et nous finîmes par arriver.

Nous avons fait la connaissance de l'équipe de nuit, qui a pris nos dépositions. Ils ont été plutôt sympathiques, notamment celui qui semblait être le chef. On pouvait compter ses années d'ancienneté dans la police nocturne rien qu'en regardant ses cernes monstrueuses, comme lorsqu'on cherche à connaître l'âge d'un arbre. Il nous a permis de fumer des clopes, et a tapé la discute avec nous pendant un bon moment. Si longtemps même, que vers 3-4h du matin, on se demandait bien ce qu'on foutait encore là! Le chef nous a raccompagné à l'extérieur du commissariat, où il a continué à nous tenir la jambe. Il était très sympa, vraiment, mais il était aussi très bavard, et nous avons dû écourter nous-mêmes la conversation.

Nous sommes partis, un peu hagards, pour ne pas dire complètement déboussolés, vers un bar de la place de la Bastille. Après deux bières et quelques parties de flipper, nous sommes allés chez moi, et avons joué à la console jusqu'à épuisement, histoire de penser le moins possible à ce qui s'était passé.

Le surlendemain, Fred a appelé l'hôpital. Il a dû répéter toute l'histoire car la police ne leur avait donné aucun renseignement! Le diagnostic, si je me souviens bien, était que JC avait une fracture à la tête, et souffrait d'un grave traumatisme crânien. A l'heure qu'il est, on ne sait pas vraiment s'il va s'en sortir, s'il va rester dans le coma, ou s'il va carrément y passer. Je posterai la réponse quand j'en saurais plus, en espérant une résurrection rapide de JC.

Pour conclure après cette nuit d'angoisse totale, je dirais que l'être humain est bien plus fragile (dans tous les sens du terme) qu'on ne peut le penser, et que le malheur arrive très vite, à la vitesse du son. Faites gaffe à vous.


1 comments?:

MAUMONT a dit…

Histoire incroyable.

Jespere que ce JC, tout legionnaire qu'il est, ce remettra vite sur pieds!